Ecrit par Racha Hoummady
Introduction
D’un coté, la décision prise le 23 juillet 2026 par l’administration américaine d’imposer, à compter du lendemain, des droits additionnels de 10 à 12,5 % sur les importations en provenance de 60 économies soit la quasi-totalité des flux entrants aux États-Unis n’est ni un accident de calendrier ni l’expression soudaine d’une vocation humanitaire. Elle constitue, dans sa forme comme dans son timing, l’une des manœuvres les plus révélatrices de la transformation en cours de l’ordre commercial international. En invoquant les « défaillances dans la lutte contre le travail forcé », Washington a trouvé un ancrage juridique suffisamment robuste pour reconstruire, après l’invalidation par la Cour suprême des tarifs fondés sur les pouvoirs d’urgence économique, un dispositif de protection quasi généralisé au moment précis où la surtaxe temporaire de 10% instituée au titre de la Section 122 du Trade Act arrivait de 1974 arrivait à sa limite légale de cent cinquante jours. Le prétexte social sert ici de levier à une architecture de puissance. D’un côté, la guerre entre les États-Unis et l’Iran, relancée après l’effondrement du cessez-le-feu début juillet, avec des frappes américaines répétées et la menace permanente qui pèse sur le détroit d’Ormuz. Ces deux chocs pris ensemble, ils ne constituent plus deux chocs parallèles. Ils forment un régime.
La Section 301 comme nouvel ancrage du mur tarifaire
Analysons, l’augmentation des tarifs douaniers. Les tarifs fondés sur l’International Emergency Economic Powers Act avaient été censurés par la Cour suprême. Il fallait un nouvel ancrage juridique, plus résistant aux recours. La Section 301, déjà éprouvée contre la Chine, offrait ce terrain. Les faits sont établis avec une relative clarté. 60 enquêtes avaient été ouvertes en mars 2026 au titre de la Section 301. En juin, le Représentant au Commerce avait conclu à l’actionnabilité de chacune d’elles. La finalisation de juillet fixe deux taux : 10% pour les partenaires ayant adopté, ou s’étant formellement engagés à adopter, une interdiction d’importation de biens produits par le travail forcé ; 12,5% pour les autres. Le Maroc figure dans cette seconde catégorie. Des mécanismes de plafonnement par rapport au droit de la nation la plus favorisée ont été introduits pour certains alliés ; Union européenne, Japon, Corée du Sud, Taïwan, Suisse de sorte que le cumul des droits ne dépasse pas le plafond fixé. Des exemptions product-specific existent, notamment pour certaines matières premières critiques et des produits pharmaceutiques. Mais le cœur du dispositif reste une surtaxe large, permanente dans son intention, et explicitement conditionnée à l’alignement normatif des partenaires.
On pourrait être tenté de lire cette décision à la lumière des précédents protectionnistes, le Smoot-Hawley Act de 1930, les guerres commerciales sino-américaines de 2018-2019, ou encore les sanctions post-2022 contre la Russie. Chacune de ces références éclaire un aspect, mais aucune ne capture pleinement la singularité du moment. Smoot-Hawley était une mesure de fermeture défensive dans un monde encore largement organisé en empires et en zones préférentielles. La guerre commerciale avec la Chine visait explicitement un rival systémique. Les sanctions contre Moscou relevaient de la logique de sécurité. Ici, la cible est universelle, ou presque. Alliés et adversaires sont traités selon une même grille de conformité. Le travail forcé devient le prétexte d’une doctrine plus large : celle qui fait de l’accès au marché américain un bien rare, rationné, et dont l’octroi dépend de l’adoption de normes définies à Washington. C’est, d’une certaine manière, la version contemporaine des préférences impériales britanniques du XIXe siècle, à ceci près que l’empire n’est plus territorial mais normatif, et que la monnaie d’échange n’est plus la loyauté politique formelle, mais l’alignement législatif et la traçabilité des chaînes d’approvisionnement.
De la conformité à la diplomatie coercitive
Ce qui se joue dépasse largement la question du travail forcé. L’instrumentalisation d’une norme sociale à des fins de politique commerciale n’est pas nouvelle ; elle atteint toutefois ici une échelle inédite. En liant l’accès au marché américain à l’existence et à l’effectivité d’une législation interne d’interdiction d’importation, les États-Unis transforment une exigence de conformité en outil de diplomatie coercitive. Chaque capital se trouve placée devant un calcul simple et asymétrique : le coût de l’alignement est national et politique, le bénéfice, un taux réduit, est octroyé discrétionnairement par Washington. Cette logique de conditionnalité unilatérale contredit frontalement l’esprit du système multilatéral fondé sur la non-discrimination et l’arbitrage juridique. Or l’Organe d’appel de l’OMC demeure paralysé depuis des années par le blocage américain des nominations. Les recours éventuels des pays ciblés n’auront donc, à court et moyen terme, qu’une portée symbolique. Le vide juridictionnel consolide de facto la primauté du rapport de force bilatéral.
Les objectifs réels de cette politique se laissent lire en plusieurs strates. La première est purement technique et urgente : reconstruire un mur tarifaire après la censure judiciaire des tarifs d’urgence. La Section 301, déjà éprouvée dans le contentieux sino-américain, offre un processus plus résistant aux contestations. La seconde strate est fiscale et industrielle : les droits génèrent des recettes tout en créant une marge de protection pour certaines productions nationales. La troisième, plus stratégique, concerne le pouvoir de négociation. En multipliant les leviers de conditionnalité, travail forcé aujourd’hui, capacité industrielle excédentaire demain, normes environnementales ou technologiques après-demain, Washington se dote d’une capacité permanente de pression sur ses partenaires, alliés compris. La quatrième strate, enfin, touche à l’architecture même du système commercial. Il ne s’agit plus seulement de protéger le marché intérieur, mais de faire de l’accès à ce marché le pivot d’une gouvernance normative globale, définie unilatéralement et appliquée de manière différenciée.
Inflation, Fed et prime de fragmentation commerciale
Les effets de premier ordre sont relativement mesurables. Pour les importateurs américains, le coût d’acquisition des biens en provenance des pays assujettis au taux de 12,5% s’élève. Une partie de ce surcoût sera absorbée, une autre répercutée sur les prix à la consommation. L’effet inflationniste global devrait rester contenu à court terme, précisément parce que la mesure prolonge un régime tarifaire déjà en place. En revanche, il ancre une pression structurelle. C’est à dire que, les marchés obligataires intègreront progressivement une prime de fragmentation commerciale, susceptible d’élargir les écarts entre les Treasuries et les dettes souveraines des économies émergentes exposées. Lorsque des droits de douane supplémentaires s’installent de manière quasi généralisée et durable, ils n’agissent pas seulement sur les prix des biens importés. Ils modifient la perception que les marchés et les banques centrales ont du régime d’inflation à venir. Même si le choc initial reste modéré précisément parce que la mesure prolonge un régime tarifaire déjà en place, il ancre l’idée que les coûts d’importation resteront structurellement plus élevés. Or la Réserve fédérale ne regarde pas uniquement l’inflation passée ; elle intègre dans sa fonction de réaction les risques de persistance. Un environnement commercial plus fragmenté, où les chaînes d’approvisionnement se renchérissent et se politisent, réduit la probabilité d’un retour rapide et confortable de l’inflation vers la cible de 2 %. Cela donne à la Fed un argument supplémentaire, et politiquement plus confortable, pour maintenir des taux directeurs élevés plus longtemps, ou pour ralentir le rythme d’éventuelles baisses. En d’autres termes, la fragmentation commerciale devient un facteur de prudence monétaire.
Ce même phénomène se transmet aux marchés obligataires par un canal plus subtil : celui de la prime de risque. Les Treasuries américains restent l’actif de référence mondial. Leur rendement incorpore principalement les anticipations de politique monétaire, d’inflation et de croissance américaines. En revanche, les dettes souveraines des économies émergentes exposées aux nouveaux droits (celles dont une part significative des exportations se dirige vers les États-Unis, ou dont le modèle repose sur des chaînes longues et peu traçables) intègrent un risque supplémentaire. Ce risque n’est pas seulement commercial ; il est systémique. Il traduit la possibilité d’une contraction des recettes d’exportation, d’une pression sur les réserves de change, d’un élargissement des déficits courants, et, in fine, d’une détérioration de la soutenabilité de la dette. Les investisseurs exigent donc une compensation : c’est la « prime de fragmentation commerciale ».
Concrètement, cette prime se manifeste par un élargissement des spreads, c’est-à-dire de l’écart de rendement entre les Treasuries et les obligations souveraines des pays concernés. Même si les taux américains restent stables, le coût de financement des États émergents exposés peut s’élever. Ce mécanisme est d’autant plus puissant que les flux de capitaux internationaux restent sensibles aux perceptions de risque géopolitique et commercial. Une hausse durable des spreads renchérit le service de la dette, peut forcer des ajustements budgétaires, et, dans les cas les plus tendus, alimente une pression baissière sur les devises. On retrouve ici une logique déjà observée lors d’épisodes antérieurs de tensions commerciales ou de sanctions : le choc initial est tarifaire, mais sa transmission financière passe par la recomposition des primes de risque et par la réallocation des portefeuilles internationaux.
Chaînes de valeur et marchés actions
Les effets de second et troisième ordre sont plus diffus, mais potentiellement plus structurants. Les chaînes de valeur mondiale, déjà mises sous tension par la rivalité sino-américaine, la guerre en Ukraine et les chocs énergétiques, se trouvent encouragées à se raccourcir et à se politiser davantage. Le friend-shoring et le nearshoring gagnent en attractivité relative. Les entreprises multinationales investissent dans la traçabilité non plus seulement pour des raisons de responsabilité sociale, mais pour préserver l’accès au marché américain. Ce mouvement, s’il se prolonge, renchérit le coût global de la production et réduit les gains d’efficience qui avaient caractérisé la mondialisation des années 1990-2015. Les perdants les plus évidents sont les économies dont le modèle repose sur des chaînes longues, peu traçables et à bas coûts de main-d’œuvre. Les gagnants relatifs sont ceux qui peuvent offrir à la fois une conformité normative crédible, une compétitivité industrielle et une position géographique favorable aux logiques de régionalisation. Sur les marchés actions, l’impact immédiat devrait rester contenu. Wall Street a vécu depuis 2018 dans un environnement de tarifs élevés et de tensions commerciales récurrentes. Le S&P 500, le Nasdaq et le Dow Jones ont appris à digérer ce bruit de fond. Les secteurs les plus exposés distribution, biens de consommation discrétionnaire, électronique grand public subiront une pression sur les marges. Les industries protégées, à l’inverse, bénéficient d’un effet de substitution relative. La véritable incertitude réside dans les réactions des partenaires. Si l’Union européenne, la Chine ou l’Inde choisissent des rétorsions ciblées, la volatilité s’accroîtra. Les marchés émergents, plus sensibles aux sorties de capitaux et à l’élargissement des spreads de crédit, restent le maillon le plus vulnérable. Une contraction durable des exportations vers les États-Unis, combinée à une perception accrue de risque pays, peut se traduire par une hausse du coût du capital et une pression sur les devises.
Ormuz : le choc énergétique
Le détroit d’Ormuz demeure le passage obligé de 20 % du pétrole mondial. Chaque escalade, chaque menace sur la navigation, chaque frappe ou contre-frappe se traduit immédiatement dans les prix du Brent, dans les coûts d’assurance maritime, et dans la perception de risque des opérateurs. C’est un choc d’offre classique, visible, rapide, qui rappelle aux marchés que la mondialisation des flux énergétiques repose encore sur des goulets géographiques politiquement contestés. Les surtaxes douanières, elles, opèrent sur un registre différent. En reconstruisant, après l’invalidation des tarifs d’urgence, un mur quasi généralisé au titre de la Section 301, Washington transforme l’accès à son marché intérieur en instrument de pression normative. Le travail forcé sert de prétexte ; l’objectif réel est plus large : conditionner, différencier, et faire de la conformité un critère d’entrée. Là où la guerre iranienne frappe les prix de l’énergie, les surtaxes frappent les coûts des biens intermédiaires et des produits finis sur un spectre bien plus large.
Le point de jonction : un même régime de prix, de liquidité et de risques
Le point de jonction entre les deux se situe dans la manière dont ils modifient le régime d’inflation et la perception du risque. Les deux chocs ne se contentent pas de coexister ; ils se renforcent mutuellement dans la fonction de réaction de la Réserve fédérale et dans la formation des primes de risque. Le conflit iranien, relancé après la rupture du cessez-le-feu début juillet, a fait progresser le Brent d’environ dix dollars en une semaine pour le porter au-dessus de 94 dollars le baril, soit une hausse d’environ 30 % depuis le début des hostilités en février. Ce mouvement reconstitue une pression inflationniste par les coûts énergétiques et le fret. Au même moment, les surtaxes de 10 à 12,5 % finalisées le 23 juillet ancrent une hausse plus large et plus durable des prix des biens importés. Pour la Fed, la conjonction des deux modifie le calcul : un choc pétrolier isolé peut être jugé temporaire ; des droits de douane isolés peuvent être partiellement absorbés. Ensemble, ils réduisent la probabilité d’un reflux rapide de l’inflation vers la cible et renforcent l’argument en faveur d’une trajectoire monétaire prudente, voire d’un report des baisses de taux. Sur les marchés obligataires, le même cumul opère. La prime géopolitique liée à Ormuz et la prime de fragmentation commerciale liée aux tarifs ne s’additionnent pas de façon arithmétique ; elles se contaminent. Les investisseurs, confrontés simultanément à un risque d’offre énergétique et à un risque d’accès conditionné au marché américain, exigent une compensation plus élevée pour les dettes souveraines et le crédit des économies émergentes exposées, qu’elles soient importatrices nettes d’énergie, dépendantes des exportations vers les États-Unis, ou les deux. Les spreads de crédit émergents s’élargissent non seulement parce que le pétrole monte ou parce que les droits de douane existent, mais parce que les deux signaux convergent vers une même conclusion : le régime de prix, de liquidité et de risques est devenu structurellement plus instable et plus politisé, ce qui renchérit le coût du capital précisément pour les émetteurs les moins à même de l’absorber.
Le double choc exerce sur le dollar une pression globalement haussière à court et moyen terme, mais par des canaux distincts qui se renforcent. La guerre Iran–États-Unis, en réactivant le risque sur le détroit d’Ormuz et en faisant grimper les prix du pétrole, déclenche des flux de recherche de sécurité. Dans les épisodes d’escalade géopolitique, le billet vert bénéficie encore du statut d’actif refuge : les investisseurs réduisent leur exposition aux devises émergentes et aux actifs risqués et se reportent vers les Treasuries et le cash en dollars. Parallèlement, les surtaxes de 10 à 12,5 % sur près de 99,4 % des importations américaines agissent par un autre levier. En ancrant une pression inflationniste plus large, elles confortent l’hypothèse d’une trajectoire monétaire fédérale plus prudente. Des taux américains maintenus plus élevés plus longtemps élargissent le différentiel de rendement en faveur du dollar et attirent des flux de portefeuille. S’y ajoute un effet de balance commerciale : des importations plus chères et potentiellement moins volumineuses réduisent, à la marge, l’offre de dollars sur le marché des changes. Le résultat net est un environnement favorable au dollar, du moins tant que les rétorsions commerciales restent limitées et que le choc énergétique ne bascule pas en récession mondiale franche. Le risque inverse existerait si l’escalade iranienne provoquait une contraction sévère de la demande globale ou si des mesures de rétorsion coordonnées contre les exportations américaines venaient à peser durablement sur la croissance.
Le Maroc face au nouveau régime
Pour le Maroc, la situation appelle une lecture nuancée. L’Accord de libre-échange conclu avec les États-Unis en 2006 n’offre pas de bouclier automatique contre une mesure prise au titre de la Section 301. Le droit américain permet, en pratique, de suspendre ou de contourner les concessions tarifaires lorsque l’administration estime qu’une pratique étrangère justifie une rétorsion. Le taux de douze et demi pour cent s’applique donc, sous réserve des exemptions product-specific. Les filières les plus exposées sont le textile-habillement, certains segments de l’automobile et de l’aéronautique, ainsi que des produits agroalimentaires dont la traçabilité des intrants peut être contestée. Le coût de conformité, audits, documentation, éventuelle réorganisation des approvisionnements n’est pas négligeable, surtout pour les entreprises de taille intermédiaire. Le dispositif américain distingue explicitement les économies qui ont adopté, ou se sont engagées à adopter, un régime d’interdiction d’importation de biens issus du travail forcé. Un alignement législatif crédible, accompagné d’un engagement formel, pourrait permettre au Maroc de négocier un reclassement au taux de dix pour cent. Cette option n’est pas sans coût politique interne, mais elle préserve l’accès à un marché encore significatif et envoie un signal de prévisibilité aux investisseurs. Parallèlement, l’accélération de la diversification des débouchés Afrique de l’Ouest et centrale via la ZLECAF, Moyen-Orient, Asie devient structurellement plus urgente. Le rôle de hub logistique de Tanger Med et la position géographique du Royaume entre l’Europe, l’Afrique et l’Atlantique constituent des atouts réels dans un monde qui se régionalise, d’où le sommet des forces maritinmes africaines qui s’est tenu à rabat du 20 au 24 juillet. L’arbitrage stratégique optimal n’est ni l’alignement inconditionnel ni le refus de principe ; il consiste à transformer la contrainte américaine en avantage comparatif de conformité, tout en réduisant la vulnérabilité globale par une ouverture plus large vers le Sud.
Marchés financiers : un impact immédiat contenu
Sur les marchés financiers, l’impact immédiat devrait rester contenu. Wall Street a déjà intégré l’existence d’un régime tarifaire élevé ; le passage d’une surtaxe temporaire à un dispositif plus permanent ne constitue pas un choc de nature à provoquer un retournement brutal des indices. Les secteurs de la distribution et des biens de consommation subiront une pression sur les marges. Les industries protégées, à l’inverse, bénéficient d’un effet de substitution. La volatilité pourrait toutefois s’accroître si des rétorsions ciblées de partenaires majeurs, Union européenne, Chine, Inde venaient à se matérialiser. Pour les marchés émergents, le risque principal réside dans l’élargissement des spreads de crédit et dans d’éventuelles sorties de capitaux si la perception de risque pays se dégrade. Le dirham, dans son régime de flottement administré, devrait absorber sans turbulence majeure un choc commercial de cette nature, pour autant que les réserves de change et les flux d’investissement directs restent soutenus.
À cinq ou dix ans : trois trajectoires
Dans une perspective plus longue, cette décision s’inscrit dans une constellation de transformations qui se renforcent mutuellement : rivalité structurelle entre Washington et Pékin, fragmentation des chaînes de valeur, transition énergétique, montée en puissance de l’intelligence artificielle comme enjeu de souveraineté, accumulation de dettes publiques, tensions démographiques différenciées. Le motif du travail forcé n’est qu’un vecteur parmi d’autres d’une tendance plus profonde, le retour du politique dans l’organisation des échanges. La mondialisation ne disparaît pas ; elle se reconfigure selon des lignes de force plus dures, plus conditionnelles et plus régionales. Les États qui sauront naviguer entre ces blocs sans s’y enfermer, en combinant conformité sélective, compétitivité industrielle et diversification géographique, tireront le mieux leur épingle du jeu. Ceux qui resteront dépendants d’un accès non conditionné à un grand marché unique s’exposent à des ajustements répétés et coûteux.
Trois trajectoires se dessinent à l’horizon des cinq à dix prochaines années. Dans le scénario central, le plus probable, les droits restent en place, quelques reclassements interviennent au gré des négociations bilatérales, l’OMC demeure affaiblie, et les chaînes de valeur se régionalisent progressivement. La croissance mondiale en subit un freinage modéré. Le Maroc, s’il combine un alignement ciblé avec Washington et une accélération de son ancrage africain, consolide sa position de plateforme. Dans un scénario plus favorable, la mesure évolue vers un instrument de mise à niveau normative plutôt que vers un mur permanent, et les économies capables de démontrer leur conformité capturent des parts de marché. Dans un scénario plus sombre, les rétorsions s’accumulent, la fragmentation s’accélère, et les économies les plus exposées aux chocs unilatéraux subissent des ajustements plus brutaux. La probabilité de chacun de ces chemins dépendra moins des annonces de principe que de la capacité des acteurs à transformer les contraintes en leviers.Ce que révèle finalement cette décision, c’est moins une obsession américaine pour le travail forcé qu’une doctrine de souveraineté économique assumée. L’accès au marché intérieur des États-Unis devient un bien rare, rationné et conditionné.
Dans ce nouveau régime, être allié ne dispense plus de présenter ses papiers de conformité. L’empire a simplement changé de nature : il n’exige plus de vassalité territoriale, seulement de la traçabilité.
GEOPOLITIQUE.MA — Identification & Anticipation
Ormuz et Section 301 : comment deux chocs forment un même régime
Zakaria HANAFI
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HANAFI ZAKARIA Docteur en relations internationales, conférencier et expert en géopolitique et sécurité de défense.