Attractivité, corridors et nouveaux déséquilibres spatiaux au Maroc
Par Myriame Ourzik
Docteure en sciences économiques
Le Maroc a fait de la logistique l’un des piliers de sa stratégie de développement économique.Ports de classe mondiale, zones industrielles intégrées, plateformes logistiques,autoroutes et corridors de transport structurent désormais l’espace national. Cette ambition a permis au pays de renforcer son attractivité, d’améliorer sa compétitivité et de s’imposer comme un hub régional reliant l’Europe,1’Afrique et le Moyen-Orient.
Mais derrière ce succès logistique, largement mis en avant dans les discours publics, une question demeure largement absente du débat : quels sont les effets territoriaux de cette dynamique ? Car si la logistique stimule la croissance, elle ne transforme pas tous les territoires de la même manière.
Une attractivité fondée sur la performance
La logique logistique repose avant tout sur des critères de performance. Rapidité des échanges,fiabilité des chaînes d’approvisionnement, réduction des coûts et connexion directe aux marchés internationaux constituent les priorités majeures. Les investissements se dirigent naturellement vers les territoires capables de répondre à ces exigences:proximité des ports,accès aux autoroutes, foncier disponible, infrastructures modernes.
Cette approche, rationnelle du point de vue économique, repose toutefois sur un principe implicite: tout territoire n’est pas appelé à jouer le même rôle. Certainsdeviennent des nouds stratégiques de circulation, d’autres restent à l’écart des grands flux, même lorsqu’ils disposent de ressources humaines, agricoles ou foncières importantes.
Des corridors qui redessinentla carte du pays
L’aménagement logistique du territoire marocain s’organise de plus en plus autour de corridors. Ces axes relient les régions productives aux facades maritimes et aux marchés extérieurs. Le long de ces corridors se concentrent zones industrielles, plateformes logistiques, entrepôts et investissements privés.
Cette mise en corridor transforme profondément la géographie économique. Les territoires situés à proximité immédiate de ces axes bénéficient d’un effet d’entraînement rapide.Les autres deviennent des espaces de passage, parfois contournés,rarement intégrés. Le territoire n’est plus pensé comme un ensemble cohérent, mais comme une succession de segments fonctionnels.
Quand la logistique crée des territoires à deux vitesses
Cette organisation produit une différenciation territoriale de plus en plus marquée. D’un côté,des pôles logistiques performants, visibles, attractifs, capables d’attirer capitaux et emplois.De l’autre, des espaces intermédiaires qui peinent à s’inscrire dans la dynamique nationale,faute de connexion directe aux grands flux.
La proximité géographique ne suffit plus. Être situé entre deux axes majeurs ne garantit pas l’accès aux investissements. La logistique privilégie les points d’ancrage précis, et non les continuités territoriales. Cette logique favorise l’émergence de territoires gagnants et de territoires oubliés.
Des enclaves connectées au monde, mais peu à leur environnement
Zones franches, plateformes intégrées, parcs industriels spécialisés : ces espaces concentrent aujourd’hui l’essentiel de l’effort logistique. Ils sont conçus pour répondre aux standards internationaux et s’insérer efficacement dans les chaînes de valeur mondiales.
Cependant, leur articulation avec les économies locales reste souvent limitée. Les retombées économiques ne se diffusent pas automatiquement dans les territoires environnants. Les emplois créés sont parfois spécialisés,les liens avec les filières locales faibles, et les dynamiques de développement peu territorialisées. La logistique connecte ces espaces au monde, mais pas toujours à leur propre arrière-pays.
Flux mondiaux,réalités locales
Cette situation crée une dissociation croissante entre l’espace des flux et l’espace de la vie quotidienne. Le territoire est traversé par des infrastructures modernes, mais les bénéfices associés restent concentrés. Dans certaines zones rurales ou périurbaines, l’accès à l’emploi,aux services et aux équipements demeure limité, malgré la proximité d’infrastructures stratégiques.
La logistique optimise la circulation des marchandises, mais elle ne garantit pas la circulation des opportunités économiques. Cete dissociation alimente des déséquilibres territoriaux durables et pose la qestion de l’équité spatiale dans les stratégies de développement.
Performance économique ou cohésion territoriale?
Le cour du débat réside là. La gouvernance logistique privilégiela compétitivité et l’attractivité à court et moyen terme. Ces objectifs sont légitimes dans un contexte de concurrence internationale. Mais lorsqu’ils deviennent les seuls critères d’aménagement, ils risquent de renforcer les fractures territoriales existantes.
La fragmentation spatiale n’est pas un accident. Elle résulte de choix stratégiques qui favorisent certains territoires au détriment d’autres. Ces choix sont rarement débattus publiquement,alors qu’ils engagent durablement l’avenir des régions.
Vers une logistique plus territoriale?
L’enjeu pour le Maroc n’est pas de ralentir sa dynamique logistique, mais de l’inscrire dans une vision territoriale plus équilibrée. Cela suppose de penser les corridors non seulement comme des axes detransit, mais comme des espaces de développement. D’encourager une meilleure articulation entre plateformes logistiques et tissus productifs locaux. Et d’intégrer la cohésion territoriale comme un objectif explicite des politiques logistiques.
La logistique est un formidable levier de croissance. Mais elle est aussi un puissant outil de transformation de l’espace. À l’heure où elle redessine silencieusement la carte du pays, une question mérite d’être posée : voulons-nous un territoire uniquement performant, ou un territoire à la fois connecté et équilibré?
La réponse à cette question déterminera durablement le visage économique et territorial du Maroc.
Zakaria HANAFI
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HANAFI ZAKARIA Docteur en relations internationales, conférencier et expert en géopolitique et sécurité de défense.