Ormuz, Bab el-Mandeb, Russie–Europe : pourquoi l’hiver 2026–2027 pourrait fragiliser l’énergie et l’industrie mondiale
Dr. Mahmoud El Hassouni Geologistics & Trading Expert
Les prochaines tensions énergétiques pourraient naître non seulement d’un manque de pétrole ou de gaz, mais de notre incapacité à faire circuler ces ressources au bon endroit, au bon moment. Ce sont désormais les routes, les infrastructures et les délais qui deviennent des instruments de puissance.
De la Russie à l’Europe : le gaz comme levier géopolitique
À l’approche de l’hiver, les réserves gazières européennes sont inégalement réparties : au 7 octobre, les stockages de l’Union européenne atteignent 72,97 % de leur capacité, contre 59,3 % en Allemagne. Ces chiffres ne prouvent pas une pénurie imminente, mais réduisent les marges de sécurité en cas de froid prolongé ou de nouvelle rupture d’approvisionnement.
Dans cette équation, la Russie conserve un rôle stratégique. L’Union européenne poursuit sa sortie du gaz russe et recherche d’autres fournisseurs. Or, substituer un gazoduc par du GNL signifie dépendre davantage des méthaniers, des terminaux et des détroits. Même les discussions exploratoires autour de Nord Stream, sans décision de reprise, rappellent qu’une infrastructure énergétique demeure un instrument de négociation.
Ormuz et Bab el-Mandeb : les verrous de la mondialisation
Dans un travail publié en juin 2026 avec Fouad Akki, nous analysions les détroits comme des lieux de confrontation entre vulnérabilité, sécurisation et stratégies de déni d’accès. Ormuz et Bab el-Mandeb en constituaient deux exemples majeurs. Les événements récents donnent à cette grille de lecture une portée nouvelle.
Quand le passage d’Ormuz devient incertain, les exportateurs cherchent d’autres débouchés. Mais la mer Rouge et Bab el-Mandeb sont eux-mêmes exposés aux menaces militaires et aux attaques contre la navigation. Contourner Suez par le cap de Bonne-Espérance peut ajouter plusieurs milliers de milles nautiques et de nombreux jours de transit. La route alternative ne fait souvent que déplacer le goulet d’étranglement.
Les alternatives énergétiques ont elles aussi leurs fragilités
Les oléoducs du Golfe ont été conçus pour offrir d’autres sorties aux hydrocarbures. L’axe Habshan–Fujairah, aux Émirats arabes unis, permet d’éviter Ormuz. Des incendies ont été signalés sur des stations de pompage, sans que leur cause ait été établie de manière concluante ; il serait donc abusif d’affirmer la destruction de pipelines. En Arabie saoudite, les attaques de septembre contre l’oléoduc Est–Ouest ont, en revanche, temporairement interrompu les opérations avant leur reprise.
Ces infrastructures démontrent les limites d’une stratégie fondée uniquement sur le contournement géographique. Une conduite vers Yanbu, en mer Rouge, reste dépendante de la sûreté du corridor maritime vers Suez. Une route de secours devient vulnérable lorsqu’elle débouche sur un second espace de conflictualité.
L’économie à flux tendus face à l’effet domino
La véritable menace dépasse les pétroliers. Les détournements de navires allongent les rotations, immobilisent les capacités de transport, perturbent le repositionnement des conteneurs et peuvent provoquer des arrivées simultanées dans certains ports. À la congestion s’ajoutent les primes d’assurance, les surcoûts de carburant et les retards de livraison.
Un système industriel organisé en just-in-time absorbe mal ces décalages lorsqu’ils se répètent. Une matière première en retard bloque une ligne de production ; le stock de sécurité ne suffit plus ; le besoin de trésorerie augmente ; les fournisseurs deviennent à leur tour vulnérables. La crise cesse alors d’être seulement maritime : elle devient industrielle et financière.
Une ressource disponible géologiquement n’est pas nécessairement accessible économiquement.
Du diesel au soufre : la propagation invisible
La disponibilité du pétrole brut ne garantit pas celle des produits raffinés. Le diesel, les carburants d’aviation, les solvants, les polymères ou les lubrifiants dépendent de capacités de transformation et de distribution qui peuvent être plus fragiles que l’extraction elle-même.
Le soufre illustre cette interdépendance. Récupéré notamment lors du raffinage et du traitement du gaz, il sert à fabriquer l’acide sulfurique, indispensable à la production d’acide phosphorique et à certaines filières d’engrais. Selon les données réunies par l’IFPRI, les importations marocaines de soufre ont reculé de 12 % au premier semestre 2026. Une perturbation énergétique peut ainsi atteindre la pétrochimie, les phosphates et, indirectement, les chaînes agroalimentaires.
Le Maroc : transformer une vulnérabilité en capacité stratégique
Pour le Maroc, le sujet ne se limite donc pas au prix du carburant. L’industrie chimique, les opérateurs logistiques, les transporteurs et l’écosystème phosphatier sont exposés à des hausses de coûts et à des ruptures ponctuelles d’intrants. La question devient celle de la résilience de l’ensemble de la chaîne de valeur.
C’est ici que le couple Tanger Med–Nador West Med prend une importance particulière. Notre recherche de juin soulignait déjà le rôle des hubs de transbordement dans la redistribution des flux lors des détours maritimes. Nador West Med, dont le premier terminal à conteneurs a engagé ses opérations commerciales en septembre, ouvre une perspective de complémentarité : diversification des escales, capacités logistiques additionnelles, localisation industrielle et continuité d’approvisionnement.
Il ne faut toutefois pas confondre potentiel et capacité pleinement opérationnelle. Le développement du futur volet énergétique de Nador, notamment gazier, dépend encore de décisions et de réalisations concrètes. La véritable opportunité stratégique réside dans l’intégration du port aux infrastructures de stockage, au rail, aux industries et à une politique d’anticipation des risques.
Anticiper plutôt que subir
Trois trajectoires demeurent possibles cet hiver : une stabilisation progressive des flux ; des pénuries sélectives touchant certains carburants ou intrants ; ou une crise plus large si tensions militaires, froid, congestion et fragilité financière se renforcent. Aucune pénurie mondiale généralisée n’est démontrée à ce stade. Mais l’accumulation des signaux mérite une préparation sérieuse.
L’enjeu pour le Maroc est d’articuler veille OSINT sur Ormuz, Bab el-Mandeb et la mer Noire, cartographie des dépendances industrielles, stocks tampons ciblés et diversification des infrastructures portuaires. À l’échelle internationale, cette résilience suppose également coopération et sécurité juridique de la navigation, conformément aux principes défendus dans notre publication sur la gouvernance des détroits.
La guerre des flux rappelle une réalité fondamentale : contrôler une ressource ne suffit plus. La puissance tient aussi à la capacité de la faire circuler.
Repères documentaires
Gas Infrastructure Europe (AGSI+, 7 octobre 2026) ; Conseil de l’UE (janvier 2026) ; Reuters (septembre–octobre 2026 : Ormuz, mer Noire, pipelines et flux pétroliers) ; IFPRI / Food Security Portal (septembre 2026) ; Commission européenne (septembre 2026) ; données publiques sur Nador West Med (2026).
Fondement scientifique :
Akki, F. & El Hassouni, M. (2026). « Géopolitique des détroits maritimes : de la vulnérabilité à la stratégie de sécurisation des flux commerciaux mondiaux », Journal of Strategic and Military Studies, 8(31), 115–129.
DOI : 10.63939/JSMS.2026-Vol8.N31.115-129.
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HANAFI ZAKARIA Docteur en relations internationales, conférencier et expert en géopolitique et sécurité de défense.