Par Boubacar LY et Zakaria Hanafi  

Le Mali est devenu bien davantage qu’un simple théâtre d’affrontement entre groupes armés, forces étatiques et puissances extérieures. Il constitue aujourd’hui l’un des épicentres d’une recomposition stratégique majeure où se croisent trois dynamiques profondes : la reconquête de la souveraineté politique, la compétition pour l’accès aux ressources naturelles et la redéfinition de l’ordre géopolitique sahélien. À travers le cas malien, c’est l’ensemble du Sahel qui révèle les tensions d’un monde en transition, dans lequel les États africains cherchent à reprendre la maîtrise de leur trajectoire historique face à des intérêts concurrents, souvent structurés autour d’enjeux énergétiques, miniers et sécuritaires.

Pour bien comprendre la nouvelle reconfiguration géopolitique du Sahel, il est important de relire l’histoire du Sahel dans son voisinage, comprendre sa recherche de la souveraineté en tant qu’objectif politique, ne pas omettre les enjeux liés à ses richesses naturelles,

 Constat réduit des récits historiques oubliés

Contrairement à ce qu’on véhicule à travers les désinformations propagées par les puissances coloniales, qui ont divisé le monde et à l’instar des royaumes ou des empires asiatiques oubliés par les historiens occidentaux, l’Afrique subsaharienne a connu des civilisations qui ont marqué la région. Les échanges commerciaux existaient entre les dynasties qui se sont succédées au Maghreb et au Sahel.  

Tout d’abord, au Sahel l’empire du Ghana depuis le XII -ème siècle, l’empire du Mali lui a succédé avec comme capitale politique et intellectuelle, vue le nombre de ses universités multidisciplinaires, puis l’empire Songhaï du XVème, à la fin du XVIème siècle. Tous avaient des territoires immenses allant de la côte ouest atlantique aux profonds territoires actuels du Sahel. Ils avaient des institutions politiques, judiciaires et militaires très puissants par rapport à l’Europe du Moyen-âge. 

En suite au Maghreb, le seul Etat central indépendant vis-à-vis de l’empire islamique était à l’époque le Maroc, dont les dynasties qui se sont succédés les Idrissides (de de 789 à 974), les Almoravides (de 1040 à 1147), les Almohades (de 1121 à 1269), les Mérinides (de 1244 à 1465) , les Wattassides (1472 à 1554) , les Saadiens( 1549 à 1659) et les Alaouites (depuis 1666 à nos jours),   qui avait tous des frontières avec les empires qui ont régné dans toute la région du Sahel . D’ailleurs, les deux empires centraux avaient des relations d’échanges commerciaux à travers la route des caravanes allant de Tombouctou vers les cités marocaines de Sijilmassa, Marrakech, Fès et Tanger. Déjà à l’époque on vivait dans les deux rives, la géopolitique de l’or et du sel. Les échanges concernaient aussi les ambassadeurs entre les deux empires nord et subsahariens.

Suite au partage colonial des différents royaumes africains, l’empire du Mali s’est rétréci pour devenir le Soudan Français, réunissant les territoires actuels du Mali et du Sénégal pour constituer après l’air des indépendances deux Etats distincts. Par contre l’empire chérifien qui, a été partagé entre deux puissances coloniales sous régime de protectorat a perdu plusieurs territoires y compris son voisinage direct avec le Mali. Dans tous les cas partout en Afrique la majorité écrasante des pays étaient constitués de royaumes stables et reconnus par leurs voisinages.      

La souveraineté comme projet politique

Depuis 2020, les autorités maliennes ont engagé une rupture stratégique fondée sur la restauration de l’autorité de l’État, la diversification des partenariats internationaux et la remise en cause de certaines dépendances historiques. Ce repositionnement ne relève pas uniquement d’un changement diplomatique. Il traduit une aspiration plus profonde à redéfinir les conditions de la souveraineté nationale, en articulant sécurité, contrôle territorial et réappropriation des leviers économiques. Cette dynamique s’inscrit dans une tendance plus large observable au Burkina Faso et au Niger, où les États cherchent à bâtir des modèles de gouvernance davantage alignés sur leurs réalités historiques, culturelles et sociales.

Une géopolitique des ressources naturelles

Les pays de l’AES sont généralement pauvres, mais en même temps, ils sont en possession d’une richesse sous-estimées dans leur sous-sol. Ils regorgent assez d’eau (fleuves et nappes phréatiques) pour créer une souveraineté alimentaire et plusieurs réserves en or, Lithium, zinc et du cuivre, manganèse, fer, uranium et des gisements d’hydrocarbures non exploités, qui peuvent changer comme avec une baguette magique, leur mode de vie.  Parallèlement, ils sont menacés par plusieurs rivalités étrangères.  

En effet, le Mali dispose d’importantes ressources aurifères, ainsi que de potentiels miniers encore sous-exploités qui l’expose aux différentes convoitises régionales et internationales. Dans un contexte mondial marqué par la compétition pour les minerais stratégiques et les chaînes d’approvisionnement critiques, ces ressources renforcent la centralité géopolitique du pays. L’implosion du pays ou la sécession d’une des provinces pourrait l’amputer de certains territoires riches en matières stratégiques, au profit de son voisin algérien et des puissances assoiffées par la multitude des richesses naturelles.  

La conflictualité actuelle ne peut donc être analysée sous le seul angle sécuritaire. Elle doit également être comprise comme l’expression d’une lutte d’influence autour du contrôle des richesses et des corridors stratégiques. Lorsque des États tentent de reprendre la maîtrise de leurs actifs, ils se heurtent souvent à des résistances multiples : pressions diplomatiques, campagnes narratives, déstabilisations politiques et contraintes économiques.

L’asphyxie comme nouvelle forme de guerre

 Cette nouvelle forme de guerre apparue au Moyen -Orient (Irak et Syrie), matérialisée par l’usage de la coalition d’acteurs militaires non étatiques à savoir le Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaida au Sahel, et le Front de Libération de l’Azawad (FLA) qui est une coalition de groupes séparatistes touareg appelés souvent rebelles du nord. L’alliance des deux entités militaires non-étatique, soutenue par le voisinage et par des acteurs étrangers au continent africain, veut paralyser   l’État malien à travers les attaques successives de sa capitale politique et d’autres localités urbaines.  

Les attaquants bloquent certaines routes principales et organisent des embuscades dans des corridors vitaux tels ceux par lesquels passent les citernes à carburant ou les marchandises venant de la Côte d’Ivoire ou du Sénégal. Les attaques concernent aussi les bases militaires habités par les partenaires russes de l’Africa-Corps ou contenant des matériels majeurs et les zones minières, qui pourraient soutenir financièrement l’Etat malien dans sa guerre.

La guerre contemporaine ne se limite plus à la confrontation militaire directe. Elle mobilise des instruments hybrides combinant intervention des services parallèles extérieurs, des attaques par des groupes militaires, des sanctions, socioéconomiques touchant les échanges commerciaux et les aides au développement , des isolements diplomatiques au niveau de l’appartenance régionale, continentale et internationale, des guerres informationnelles encouragées par des séries de désinformation sur la réalité des tensions  et l’instrumentalisation des vulnérabilités internes en mettant en avant les conflits ethniques et religieux.   

Pour déstabiliser le Mali on a choisi les mêmes modes d’action utilisés au Moyen-Orient. On a créé des guerres par délégation en important la forme intégriste de l’Islam et les combattants étrangers. On a voulu diminuer du statut et du prestige des Etats du Sahel au nom de la victimisation de certaines ethnies ou religions par rapport à d’autres pour balkaniser toute la région. Pourtant, les royaumes qui ont existé avant la colonisation vivaient en paix et en respect de la diversité des croyances et des ethnies.    

En conséquence, l’asphyxie stratégique vise à réduire progressivement les marges de manœuvre d’un État jusqu’à affaiblir sa capacité de décision autonome. Le Mali illustre cette mutation des rapports de force, où la bataille pour la souveraineté se joue autant dans les institutions, les flux financiers et les récits médiatiques que sur le terrain militaire.

Le Sahel, laboratoire d’un nouvel ordre régional

L’émergence de l’Alliance des États du Sahel (AES) marque une volonté de construction d’un cadre de coopération politique, économique et sécuritaire fondé sur une vision plus intégrée de la souveraineté. Au-delà de la coordination militaire, cette dynamique ouvre la voie à une possible redéfinition des architectures régionales, avec des implications majeures pour les équilibres continentaux. Le Sahel pourrait ainsi devenir l’un des principaux laboratoires de transformation géopolitique du continent africain.

Néanmoins, le choix des alliances fiables pouvant soutenir politiquement et militairement les pays du Sahel pourrait changer les donnes. Les Etats du Sahel ont besoin d’une Union Africaine forte et soudée et en mesure de soutenir les Etats exposés aux fratricides ou aux tensions liées aux rivalités sur l’exploitation des ressources manquantes qui deviennent avec le temps des mines de sang. 

Les Etats qui créent des rivalités autour des richesses naturelles doivent comprendre qu’il est temps d’encourager les multinationales à créer des industries de transformation dans les pays du Sud Globale, de changer le langage de façon égal à égal puis encourager le principe gagnant, gagnant. Car, en continuant dans cette voie ancienne et impérialiste, les pays du Sud vont tous choisir de faire le commerce avec ceux qui les respectent et ne s’ingèrent pas dans leur affaire interne. 

En fait, les ingérences et les convoitises qui sont à l’origine des guerres par délégation ont été les facteurs principaux de la rupture avec le monde post-coloniale, devenu ces dernières décennies, inadaptable au développement humain. Les autorités militaires des pays du Sahel, n’avaient comme choix que la militarisation des États, pour éviter la balkanisation et faire face aux concurrences étrangères.   

Repenser les modèles de gouvernance

Les crises sahéliennes invitent également à une réflexion sur l’adaptation des institutions aux réalités anthropologiques et sociales locales. La cohésion familiale, les solidarités communautaires et la dimension spirituelle constituent des ressources stratégiques souvent sous-estimées dans les modèles importés. La stabilité durable suppose de concevoir des systèmes de gouvernance enracinés dans les structures sociales propres aux sociétés concernées. 

Effectivement, l’erreur monumentale de la majorité des acteurs des relations internationales qu’ils soient : Etats, institutions intergouvernementales ou non gouvernementales et firmes multinationales, analysent les pays du Sud Globale avec des outils non adaptables aux théâtres dans lesquels ils s’ingèrent. On ne peut guère appliquer des mécanismes socioéconomique ou politique, appartenant à l’Occident aux pays du Sahel et à la majorité des Etats de l’Asie ou de l’Afrique.

 Les gouvernants et les gouvernés qui ont fait les écoles étrangères ont bien compris les objectifs et les buts de tous les acteurs des relations internationales. Mais ceux-ci n’ont pas fait assez d’efforts pour bien saisir les spécificités anthropologiques des pays du Sud y compris du Sahel. La Chine, la Russie, l’Inde et d’autres puissances émergentes comme le Maroc, ont su s’adapter avec les gouvernements et les populations africaines. Car, tout simplement ils ne font que le commerce sans s’intéresser aux systèmes politiques en place.

Dans cette suite d’idées, la gouvernance qui demande une bonne gestion financière, une justice sociale et d’autres principes pas forcément importés des modèles démocratiques, pourrait-être appliquée avec des outils purement sahéliens, sans se baser sur les références imposées par les vieilles démocraties. Car, la chanson de démocratie, longtemps répétée cache le plus souvent l’objectif principal qui est de s’accaparer des richesses naturelles des pays sanctionnés ou asphyxiés.

Somme toute faite, à l’instar des la majorité des pays africains de son voisinage direct, le Mali incarne aujourd’hui l’une des expressions les plus visibles des tensions créées dans ses frontières afin de mettre en doute souveraineté politique et économique, s’accaparer au nom de la démocratie ses ressources stratégiques et gagner les paris objet de rivalités entre des puissances régionales et internationales. Comprendre cette transformation exige de dépasser les lectures exclusivement sécuritaires pour saisir les logiques structurelles à l’œuvre. Au-delà du cas malien, c’est l’avenir de la souveraineté africaine et la capacité du continent à maîtriser ses ressources, ses institutions et son destin qui se jouent dans cette séquence historique.

N-est-il pas vrai que les puissances industrielles aient choisies des régimes répressifs pour garder leur mainmise sur les richesses de certains pays ? N’est-il pas vrai qu’auparavant les colons de l’Afrique n’aient cessé de répéter qu’ils ont divisé le continent pour le développer ? On pourrait juste rappeler la règle d’or d’Aristote : « Démocratie plus ignorance est égal à l’anarchie. » Car, l’anthropologie du continent n’est pas toujours prête à accepter ou appliquer des modèles inadaptables à toutes ses populations.

Zakaria Hanafi est Directeur du Centre marocain d’analyse et d’anticipation géopolitique (CMAAG) et fondateur de Geopolitique.ma.

Boubacar LY est consultant en intelligence économique et management stratégique, spécialiste des questions géopolitiques en Afrique et au Sahel. Auteur publié par Jeune Afrique et Geopolitique.ma.

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