Par Boubacar Ly

Consultant en intelligence économique et stratégie

UNE OFFENSIVE QUI MARQUE UN TOURNANT
Les attaques coordonnées menées contre plusieurs villes du Mali marquent une rupture majeure
dans l’évolution du conflit sahélien. Par leur ampleur, leur simultanéité et leurs cibles
stratégiques, elles révèlent une transformation profonde de la stratégie djihadiste au Sahel. Le
Groupe de soutien de l’islam et des musulmans (GSIM), allié à des groupes armés touareg, ne
cherche plus uniquement à contrôler des espaces périphériques ou à harceler les forces armées.
Il semble désormais engagé dans une logique beaucoup plus ambitieuse : fragiliser
progressivement l’État central et installer une dynamique d’épuisement stratégique du pouvoir.
Cette évolution pourrait annoncer l’entrée du Mali dans une nouvelle phase du conflit : celle
d’une guerre hybride d’asphyxie.
D’UNE GUÉRILLA RURALE À UNE STRATÉGIE
D’ÉTOUFFEMENT
Pendant plusieurs années, les groupes djihadistes ont principalement concentré leurs actions
dans les zones rurales et périphériques, selon une logique classique de guérilla. Mais la situation
actuelle révèle un changement de doctrine. Les attaques coordonnées contre des centres urbains
et des infrastructures sensibles montrent une montée en sophistication opérationnelle. Plus
encore, le blocus progressif des axes routiers et les perturbations de l’approvisionnement en
carburant traduisent une volonté claire : exercer une pression économique et psychologique
durable sur l’État et sur les populations. Il ne s’agit plus seulement de gagner du terrain. Il s’agit
d’épuiser le système.
LA GUERRE HYBRIDE COMME NOUVELLE RÉALITÉ
Le conflit malien prend désormais les caractéristiques d’une guerre hybride combinant :

  • actions militaires
  • pression logistique
  • guerre psychologique
  • contrôle informationnel
  • stratégie d’usure économique
    Cette approche permet aux groupes armés de contourner l’avantage militaire de l’État en ciblant
    ses vulnérabilités structurelles : dépendance logistique, fragilité territoriale et défiance
    croissante des populations. La multiplication des attaques simultanées produit également un
    effet symbolique puissant : celui d’un État sous pression permanente, incapable de sécuriser
    durablement son territoire.
    LES LIMITES D’UNE APPROCHE EXCLUSIVEMENT
    MILITAIRE
    Depuis 2021, les autorités maliennes ont fait le choix d’une stratégie centrée sur la souveraineté
    sécuritaire et la militarisation de la réponse à la crise. L’éviction progressive des forces
    françaises et onusiennes, puis le recours aux paramilitaires russes du Groupe Wagner — devenu
    Africa Corps — ont incarné cette nouvelle doctrine. Mais les événements récents mettent en
    lumière les limites d’une approche reposant principalement sur la force militaire. Car malgré
    les opérations offensives, les groupes djihadistes ont conservé leur capacité d’adaptation, de
    mobilité et de pénétration territoriale. Plus encore, ils semblent désormais capables d’imposer
    leur propre rythme stratégique au conflit.
    LA MORT DE SADIO CAMARA : UN CHOC POLITIQUE ET
    SYMBOLIQUE
    La disparition de Sadio Camara constitue un tournant majeur pour le régime malien. Considéré
    comme l’un des principaux architectes de la doctrine sécuritaire actuelle et figure centrale du
    pouvoir militaire, il incarnait la ligne dure du régime ainsi que le rapprochement stratégique
    avec Moscou. Sa mort dépasse donc la seule dimension militaire. Elle fragilise également la
    cohésion politique et symbolique du pouvoir, dans un contexte où la pression sécuritaire et
    sociale ne cesse de s’intensifier.
    UNE CRISE QUI DÉPASSE LE MALI
    Ce qui se joue aujourd’hui au Mali dépasse largement les frontières du pays. L’évolution des
    groupes djihadistes sahéliens vers des stratégies hybrides d’asphyxie pourrait redéfinir les
    équilibres sécuritaires régionaux. Elle pose également une question centrale : comment
    stabiliser durablement des États confrontés à des menaces capables d’exploiter simultanément
    les failles sécuritaires, économiques et informationnelles ? Dans ce contexte, la réponse ne peut
    être uniquement militaire.
    Elle suppose une approche intégrée associant :
  • sécurité
  • gouvernance
  • résilience territoriale
  • médiation communautaire
  • capacité d’anticipation stratégique
    CONCLUSION
    Le Mali entre peut-être dans la phase la plus critique de son conflit contemporain. Face à des
    groupes armés capables de combiner guerre asymétrique, pression logistique et guerre
    psychologique, la question centrale n’est plus uniquement celle du contrôle territorial, mais
    celle de la résilience même de l’État. La véritable bataille se joue désormais dans la capacité du
    pouvoir malien à restaurer sa légitimité, renforcer sa capacité d’anticipation et empêcher que la
    stratégie d’asphyxie engagée contre lui ne produise un effondrement progressif de l’autorité
    étatique.