le Nil et le Jourdain comme enjeux de puissance

Par Fatima Zahra Tawfik

Résumé

Cet article interroge la façon dont la raréfaction croissante des ressources en eau reconfigure les rapports de puissance au Moyen-Orient et dans la Corne de l’Afrique. À partir du cadre analytique de l’hydro-hégémonie développé par Zeitoun et Warner, il propose une étude comparée de deux bassins transfrontaliers structurants : le Nil, bouleversé par la mise en service du Grand Barrage de la Renaissance éthiopien (GERD), et le Jourdain, verrouillé depuis 1967 par le contrôle territorial israélien. L’analyse montre que, dans les deux cas, la maîtrise technique et infrastructurelle de l’eau se substitue progressivement à un droit international structurellement faible pour asseoir des positions de domination régionale, entre fait accompli et statu quo historique. Mots-clés : Hydro-hégémonie ; GERD ; Bassin du Jourdain ; Dessalement ; Droit international de l’eau ; Sécurité hydrique

Abstract

This article examines how growing water scarcity is reshaping power relations in the Middle East and the Horn of Africa. Drawing on Zeitoun and Warner’s hydro-hegemony framework, it offers a comparative analysis of two structuring transboundary basins: the Nile, disrupted by the commissioning of Ethiopia’s Grand Ethiopian Renaissance Dam (GERD), and the Jordan River, locked since 1967 under Israeli territorial control. The analysis shows that, in both cases, the technical and infrastructural mastery of water is gradually substituting for a structurally weak international law as a means of asserting regional dominance, oscillating between fait accompli and inherited historical status quo. Keywords: Hydro-hegemony; GERD; Jordan River Basin; Desalination; International water law; Water security Problématique : Dans quelle mesure la raréfaction des ressources en eau transforme-t-elle l’hydro-politique en un instrument de coercition et de reconfigurations géopolitiques au Moyen-Orient et en Afrique de l’Est ?

Introduction

En septembre 2025, la mise en service officielle du Grand Barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD) a marqué une rupture stratégique majeure dans la Corne de l’Afrique. Capable de stocker jusqu’à 74 milliards de mètres cubes d’eau, cette infrastructure — la plus vaste du continent — concrétise les ambitions d’émancipation énergétique d’un État de 130 millions d’habitants en pleine affirmation régionale. À l’aval, pour l’Égypte, dont la vulnérabilité structurelle dépend à près de 97 % du débit du fleuve, cet ouvrage est perçu comme une menace existentielle. Cet affrontement diplomatique illustre une réalité centrale des relations internationales contemporaines au Moyen-Orient et en Afrique de l’Est : l’eau n’est plus seulement un bien public vital, elle s’affirme désormais comme un vecteur d’hydro- hégémonie et de projection de puissance. Ce rapport de force trouve un écho direct plus au nord, dans le bassin du Jourdain. Partagé entre Israël, la Jordanie, la Syrie, le Liban et les Territoires palestiniens, ce cours d’eau soumis à une surexploitation sévère se situe au cœur des géopolitiques d’occupation et de souveraineté. La maîtrise de ses sources et des nappes aquifères souterraines y constitue un levier d’action politique déterminant, illustrant la manière dont le contrôle hydraulique peut pérenniser des asymétries de pouvoir territoriales. Dans un contexte de transition démographique, d’impacts climatiques accrus et de contestation des cadres juridiques hérités de l’histoire coloniale, la gestion des ressources transfrontalières redéfinit l’échiquier stratégique régional. Pour analyser ces rapports de force, ce travail mobilise le concept d’hydro-hégémonie développé par Zeitoun et Warner1, qui décrit la manière dont un acteur riverain peut imposer un contrôle disproportionné sur une ressource partagée grâce à un différentiel de pouvoir — matériel, structurel ou idéel — sans recourir nécessairement à la force ouverte. Ce cadre invite à lire le Nil et le Jourdain non comme de simples différends techniques, mais comme des rapports de domination hydraulique inscrits dans des asymétries politiques plus larges. Dès lors, une question centrale s’impose : dans quelle mesure la raréfaction des ressources en eau transforme-t-elle l’hydro-politique en un instrument de coercition et de reconfigurations géopolitiques au Moyen-Orient et en Afrique de l’Est ? 1Mark Zeitoun et Jeroen Warner, « Hydro-hegemony – a framework for analysis of trans-boundary water conflicts », Water Policy, vol. 8, n°5, 2006, p. 435-460. Pour y répondre, cette analyse examinera dans un premier temps l’eau comme facteur historique de rivalité et de structuration des États. Elle s’attardera ensuite sur l’étude comparative des bassins du Nil et du Jourdain, avant d’évaluer les perspectives de coopération multilatérale face aux réalités économiques et sécuritaires actuelles.

Partie 1 — L’eau comme ressource stratégique et facteur de rivalité

historique

1.1 Le Nil : Égypte, Soudan, Éthiopie — un fleuve, trois puissances

Le bassin du Nil constitue un théâtre d’affrontements géopolitiques majeurs où la question de la souveraineté hydrique oppose l’Égypte, le Soudan et l’Éthiopie. Dépendante du fleuve à près de 97 % pour sa subsistance et son agriculture2, l’Égypte a longtemps garanti sa sécurité en s’appuyant sur des traités coloniaux et postcoloniaux asymétriques lui assurant un droit de regard quasi exclusif sur le débit en aval. L’émergence de l’Éthiopie comme puissance régionale a toutefois brisé ce statu quo : la construction du Grand Barrage de la Renaissance (GERD) à la source du Nil Bleu vise à combler son déficit énergétique et à impulser son essor industriel. Ce projet modifie substantiellement l’équilibre des forces au sein du bassin transfrontalier. Tandis que Le Caire perçoit la régulation amont comme une menace existentielle pour sa stabilité nationale, Khartoum oscille entre les opportunités de modernisation infrastructurelle offertes par le barrage et la vulnérabilité de ses propres terres agricoles. Dès lors, la gestion du Nil s’impose comme un enjeu stratégique de premier ordre, où la maîtrise de la ressource en eau redéfinit l’architecture sécuritaire de la Corne de l’Afrique.

1.2 Le Jourdain : un bassin partagé sous haute tension historique

Le bassin du Jourdain, partagé entre cinq acteurs (Israël, la Jordanie, la Syrie, le Liban et les Territoires palestiniens), constitue un autre foyer historique de rivalités hydriques au Proche- Orient. Dès les années 1950 et 1960, la maîtrise des sources du fleuve et le détournement de ses eaux — notamment à travers la construction de l’Aqueduc national israélien — ont constitué des étincelles majeures dans les affrontements régionaux. Soumis à une pression démographique constante et à des contraintes arides, le cours du Jourdain a progressivement été réduit à une fraction de son débit naturel, faisant du contrôle de ses affluents et des nappes 2BBC News, Farouk Chothia et Yemane Nagish, « L’Éthiopie défie l’Égypte dans le conflit sur les eaux du Nil grâce à son imposant barrage », 10 septembre 2025. adjacentes un enjeu indissociable de la sécurité nationale et des revendications territoriales de chaque État riverain.

1.3 Un cadre juridique international faible

Dans les deux configurations, un même constat prévaut : le droit international de l’eau demeure structurellement peu contraignant. Les cadres conventionnels historiques — à l’instar des traités de 1929 et 1959 sur le Nil ou des accords d’Oslo régissant le bassin du Jourdain — ont été façonnés par et pour les puissances régionales dominantes de l’époque, occultant les évolutions démographiques et les besoins futurs des autres États riverains3. Cette fragilité normative explique en grande partie la résurgence contemporaine des tensions hydriques : l’absence d’un mécanisme régional multilatéral et d’une gouvernance supranationale solide empêche d’assurer un arbitrage contraignant, garantissant un partage équitable et pérenne de ces ressources stratégiques, dans une région qui compte parmi celles soumises au stress hydrique le plus sévère au monde4.

Partie 2 — Le GERD et la crise du Nil

2.1 L’affirmation éthiopienne : développement énergétique et souveraineté

L’inauguration du Grand Barrage de la Renaissance (GERD) concrétise les ambitions d’Addis- Abeba dans la Corne de l’Afrique. Avec une puissance installée de 5 150 MW et une capacité de retenue de 74 milliards de mètres cubes, cet ouvrage est le plus grand projet hydroélectrique du continent5. Son enjeu principal est de répondre à un manque criant : environ 60 millions de personnes, soit près de la moitié de la population éthiopienne, n’ont toujours pas accès à l’électricité. Financé à hauteur de 4,8 milliards de dollars sur fonds propres et grâce à une importante contribution nationale, le barrage constitue pour l’Éthiopie un levier majeur d’émancipation économique. En remettant en cause les accords de 1929 et 1959 — qui attribuaient la quasi- totalité du débit du Nil à l’Égypte et au Soudan —, Addis-Abeba affirme sa souveraineté sur le Nil Bleu, d’où provient près de 85 % de l’eau du fleuve. Au-delà de ses besoins internes, le pays 3PNUD, Rapport mondial sur le développement humain 2006 — Au-delà de la pénurie : pouvoir, pauvreté et la crise mondiale de l’eau, New York, 2006. 4World Resources Institute, Updated Global Water Risk Atlas: 17 Countries Facing Extremely High Water Stress, Washington D.C., août 2019. 5BBC News, art. cit., 10 septembre 2025. vise à exporter son électricité vers le Kenya, Djibouti, le Soudan et la péninsule Arabique, s’imposant ainsi comme le fournisseur d’énergie central de la région. [Emplacement suggéré — Figure 1 : infrastructures du bassin du Nil et localisation du GERD (Éthiopie, Soudan, Égypte)] Source à insérer par l’auteure (ex. carte adaptée d’un fond Nile Basin Initiative ou WRI, avec mention de la source)

2.2 La réaction égyptienne : entre menace existentielle et saisine des instances

internationales De son côté, Le Caire voit dans ce barrage une menace directe pour sa sécurité nationale et son économie. L’Égypte dépend du Nil à près de 97 % pour l’ensemble de ses besoins en eau douce (consommation domestique, industrie et agriculture). Le gouvernement redoute que la gestion du réservoir par l’Éthiopie ne réduise le niveau du fleuve, notamment lors des périodes de sécheresse prolongée, avec des répercussions directes sur le barrage d’Assouan. Considérant le maintien du débit comme une priorité absolue, la diplomatie égyptienne a porté le dossier devant le Conseil de sécurité des Nations unies en septembre 20256. En parallèle, Le Caire a engagé des réformes internes strictes : réduction des surfaces consacrées aux cultures très gourmandes en eau comme le riz, modernisation des canaux d’irrigation et construction d’usines de dessalement sur les côtes de la mer Rouge et de la Méditerranée.

2.3 L’impasse des médiations : entre l’inaction de l’Union africaine et les pressions

américaines Les démarches diplomatiques menées pour obtenir un accord tripartite contraignant entre l’Égypte, le Soudan et l’Éthiopie n’ont pas abouti. Les discussions tenues sous l’égide de l’Union africaine sont restées bloquées par des désaccords juridiques : l’Éthiopie refuse de signer un texte fixant des quotas d’eau rigides ou imposant un arbitrage extérieur qui limiterait ses futurs aménagements. Les pressions des puissances internationales n’ont pas non plus débloqué la situation. Lors du Forum économique de Davos en janvier 2026, l’administration américaine a de nouveau 6Lettre datée du 9 septembre 2025, adressée au Président du Conseil de sécurité par la Représentante permanente de l’Égypte auprès de l’Organisation des Nations unies, document S/2025/562, Bibliothèque numérique des Nations Unies. critiqué la démarche unilatérale d’Addis-Abeba et réaffirmé son soutien au Caire.7 Cependant, sans moyen de pression décisif accepté par toutes les parties, la crise du GERD consacre le passage de l’hégémonie égyptienne historique à un état de fait imposé par l’État d’amont — une illustration directe de ce que Zeitoun et Warner qualifient de basculement hydro-hégémonique par le fait accompli plutôt que par le droit.

Partie 3 — Le Jourdain, enjeu du conflit israélo-arabe

3.1 Le contrôle militaire des ressources : l’héritage de 1967

Depuis la guerre des Six Jours en 1967, la gestion de l’eau est directement liée au contrôle territorial au Proche-Orient. En occupant le plateau du Golan et la Cisjordanie, Israël a renforcé son contrôle sur les sources du Jourdain et sur les trois principaux aquifères de la région (occidental, nord-est et oriental). Dès 1967, l’armée israélienne a pris le contrôle de l’essentiel des ressources hydriques des territoires occupés. Cette réorganisation a permis de limiter les pompages locaux, de soumettre le forage de nouveaux puits à des autorisations rarement accordées et de raccorder les réseaux de Cisjordanie à la compagnie nationale Mekorot. Selon plusieurs analyses critiques, notamment celles de B’Tselem, la gestion de l’eau serait ainsi devenue un levier d’aménagement du territoire, d’extension des colonies et de contrôle des populations locales. [Emplacement suggéré — Figure 2 : aquifères et réseau hydraulique du bassin du Jourdain / Cisjordanie] Source à insérer par l’auteure (ex. carte adaptée d’un fond B’Tselem ou OCHA oPt, avec mention de la source)

3.2 L’institutionnalisation des déséquilibres : du traité de 1994 à Oslo II

Les accords signés dans les années 1990 ont encadré ces rapports de force. Le traité de paix israélo-jordanien de 1994 a fixé des volumes d’eau à transférer vers Amman, mais sans remettre en cause la domination technique d’Israël sur le bassin. En 1995, l’accord intérimaire d’Oslo II a créé, dans son article 40, un Comité hydraulique mixte (JWC). Conçu à l’origine comme un outil de transition, ce comité donne dans les faits un droit de veto à l’administration israélienne sur les projets d’infrastructures palestiniens, y compris le 7Associated Press, « Trump offers to restart US mediation in Nile River dispute between Egypt and Ethiopia », 16 janvier 2026 ; The Africa Report, « Trump wades into Nile dispute; Egypt and Sudan back move, Ethiopia silent », 22 janvier 2026. simple entretien des réseaux ou le traitement des eaux usées. Ce fonctionnement a bloqué le développement d’un réseau autonome en Cisjordanie.

3.3 La fracture des niveaux de consommation : un miroir des inégalités

Cette organisation se traduit par des écarts importants dans l’accès quotidien à la ressource. Selon les données de l’organisation B’Tselem8, la consommation moyenne domestique s’élève à environ 247 litres d’eau par jour et par habitant en Israël, et atteint des niveaux plus élevés dans les colonies. En Cisjordanie, la moyenne pour la population palestinienne tourne autour de 82 litres par jour et par habitant9, et descend entre 20 et 50 litres dans plusieurs zones rurales de la Zone C. Ces chiffres se situent sous le seuil de 100 litres par jour recommandé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).10 Cet accès restreint pèse sur le quotidien des populations, limite le développement agricole et alimente les tensions politiques régionales, notamment en Jordanie.

Partie 4 — Vers une géopolitique de l’eau : enjeux et perspectives

4.1 L’impact socio-économique et la dissymétrie des modèles agricoles

L’accès à l’eau conditionne directement les orientations économiques de la région : en Israël, l’agriculture ne compte que pour environ 3 % du PIB, mais elle absorbe 65 à 70 % de l’eau douce du pays. Ce choix répond à des objectifs d’occupation du territoire, de production locale et d’exportation de cultures maraîchères. Dans les Territoires palestiniens, le secteur agricole représente environ 15 % du PIB et occupe une place essentielle dans l’économie locale. Cependant, les contraintes d’accès aux nappes souterraines, l’impossibilité d’utiliser l’eau du Jourdain et le coût de l’eau achetée freinent les rendements et le développement de la filière.

4.2 Les solutions technologiques : le dessalement israélien et ses limites

Pour faire face au manque d’eau naturel, Israël a développé le dessalement d’eau de mer à grande échelle. Grâce à cinq usines principales situées sur la côte méditerranéenne (Ashkelon, 8B’Tselem, Water Crisis in the West Bank and Gaza Strip: Inequalities in Access and Consumption, Jérusalem, rapport actualisé 2020. 9B’Tselem, op. cit. 10Guy Howard et Jamie Bartram, Domestic Water Quantity, Service Level and Health, Genève, Organisation mondiale de la santé, 2003. Palmachim, Hadera, Sorek et Ashdod), l’eau dessalée couvre désormais 85 à 90 % de la consommation domestique et urbaine du pays.11 Cette capacité industrielle permet à Israël de sécuriser ses villes et de négocier des accords d’échange (« eau contre énergie solaire ») avec la Jordanie. Cependant, le dessalement demande des ressources énergétiques importantes, représente un coût financier élevé et ne règle pas les différends politiques portant sur les ressources naturelles partagées. Cette technologie n’est par ailleurs pas neutre sur le plan environnemental : le procédé génère d’importants volumes de saumure rejetés en mer, dont la salinité et la température élevées perturbent les écosystèmes côtiers, et son empreinte carbone demeure significative tant que l’énergie mobilisée n’est pas majoritairement renouvelable. Le dessalement déplace ainsi une partie du problème hydrique vers un problème environnemental et énergétique, sans en résoudre la dimension proprement politique.

4.3 Le rôle des puissances extérieures et la recomposition des alliances

Les bassins du Nil et du Jourdain restent des zones suivies par les acteurs internationaux. La Chine, en finançant des infrastructures de transport et d’énergie dans le cadre des Nouvelles routes de la soie, a renforcé ses liens économiques avec l’Éthiopie et la Corne de l’Afrique, sans intervenir directement dans les querelles juridiques sur le partage du fleuve. Les États-Unis, partenaires stratégiques de l’Égypte, d’Israël et de la Jordanie, cherchent à maintenir la stabilité régionale par la diplomatie et l’aide financière, bien que leurs démarches se heurtent souvent aux priorités nationales de chaque État. L’Union européenne finance quant à elle principalement des projets d’assainissement, la rénovation des réseaux de distribution et la gestion durable des ressources, en encourageant les cadres de coopération transfrontalière.

Conclusion

Les situations observées sur le Nil et le Jourdain montrent que l’eau est devenue un instrument essentiel de puissance, de souveraineté et de contrôle territorial au Moyen-Orient et dans la Corne de l’Afrique. Lues à travers le prisme de l’hydro-hégémonie, ces deux configurations révèlent deux logiques distinctes : sur le Nil, un basculement du rapport de force au profit de l’État amont ; sur le Jourdain, la persistance d’un contrôle historique déjà installé. 11Banque mondiale, Water Management in Israel: Key Innovations and Lessons Learned for Water-Scarce Countries, Washington D.C., 2017. Sur le Nil, la mise en service du Grand Barrage de la Renaissance par l’Éthiopie met fin au monopole historique de l’Égypte et réorganise les rapports de force régionaux. Sur le Jourdain, la maîtrise des infrastructures et des sources illustre la manière dont le contrôle technique soutient des asymétries politiques et économiques. Face à la croissance démographique et aux contraintes climatiques, la gestion des cours d’eau reste au cœur des arbitrages politiques. Perspective d’avenir : Alors que le développement du dessalement modifie l’accès à l’eau potable, les prochaines décennies verront-elles la mise en place d’une gestion partagée des bassins versants, ou assisterons-nous au renforcement de la domination des États maîtrisant les technologies et les infrastructures ?

Ouverture — une résonance nord-africaine

Cette lecture des bassins du Nil et du Jourdain résonne également avec les enjeux hydriques de l’Afrique du Nord. Le Maroc, confronté à une succession d’années de sécheresse et à un stress hydrique croissant, a fait le choix d’une politique volontariste combinant grands barrages et programme massif de dessalement d’eau de mer, notamment pour sécuriser l’approvisionnement de ses grandes villes côtières. Cette stratégie illustre, à une échelle différente, la même tension observée au Moyen-Orient entre impératif de souveraineté hydrique et limites techniques, financières et environnementales des solutions infrastructurelles — rappelant que la maîtrise de l’eau demeure, du Nil au Jourdain jusqu’au Maghreb, un vecteur central de sécurité nationale et de puissance régionale. Au terme de cette analyse, une conviction s’impose : l’eau n’est plus seulement un enjeu environnemental parmi d’autres, elle est devenue un véritable instrument de puissance, au même titre que l’énergie ou l’armement. Sans une coopération internationale à la hauteur de cet enjeu, ces tensions ne pourront que s’aggraver dans les années à venir — et le Nil comme le Jourdain risquent alors de n’être que les premiers théâtres d’affrontements hydriques appelés à se multiplier ailleurs dans le monde.

Bibliographie

Associated Press. « Trump offers to restart US mediation in Nile River dispute between Egypt and Ethiopia. » 16 janvier 2026. Ayeb, Habib. Le Bassin du Jourdain dans le conflit israélo-arabe : Infrastructure hydraulique et consommation d’eau. Beyrouth / Amman : Presses de l’Ifpo, 1998. Banque mondiale. Water Management in Israel: Key Innovations and Lessons Learned for Water-Scarce Countries. Washington D.C., 2017. B’Tselem. Water Crisis in the West Bank and Gaza Strip: Inequalities in Access and Consumption. Jérusalem : Centre d’information israélien pour les droits de l’homme dans les territoires occupés, rapport actualisé 2020. BBC News. « L’Éthiopie défie l’Égypte dans le conflit sur les eaux du Nil grâce à son imposant barrage. » Publié par Farouk Chothia et Yemane Nagish, 10 septembre 2025. Howard, Guy, et Jamie Bartram. Domestic Water Quantity, Service Level and Health. Genève : Organisation mondiale de la santé, 2003. Nations Unies, Conseil de sécurité. Lettre datée du 9 septembre 2025 adressée au Président du Conseil de sécurité par la Représentante permanente de l’Égypte, document S/2025/562, 2025. PNUD. Rapport mondial sur le développement humain 2006 — Au-delà de la pénurie : pouvoir, pauvreté et la crise mondiale de l’eau. New York : Programme des Nations Unies pour le développement, 2006. The Africa Report. « Trump wades into Nile dispute; Egypt and Sudan back move, Ethiopia silent. » 22 janvier 2026. World Resources Institute (WRI). Updated Global Water Risk Atlas: 17 Countries Facing Extremely High Water Stress. Washington D.C. : WRI Report, août 2019. Zeitoun, Mark, et Jeroen Warner. « Hydro-hegemony – a framework for analysis of trans- boundary water conflicts. » Water Policy, vol. 8, n°5, 2006, p. 435-460.

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